Pourquoi choisissons-nous d’être quelqu’un d’autre, quand l’essence de notre être est là, juste devant nous ?
Nous passons des années, nous versons bien des larmes, à chercher le chemin qui finira par nous ramener à notre vrai moi.
Mais qu’est-ce que notre vrai moi ?
Qui suis-je ?
Qu’est-ce qui me définit, MOI ?
On croit parfois que MOI, c’est mon métier.
« Bonjour, je m’appelle Mathew, je suis ingénieur. »
Non. Votre NOM, c’est Mathew. Vous n’êtes PAS ingénieur. Votre MÉTIER, c’est l’ingénierie.
Vous êtes bien plus que cela.
Chemin faisant, j’ai découvert que la plupart d’entre nous s’identifient à leur métier. Et que, le plus souvent, nous jouons le rôle qu’il exige de nous.
Ce métier peut aussi être celui d’une mère seule qui élève son enfant. Celui d’un père qui se fait chauffeur pour nourrir sa famille.
Presque toujours, nous réduisons notre vie à cette fonction et nous en tenons le rôle, gaspillant des capacités, des espaces, des possibles dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.
C’est pourquoi jouer des rôles de fiction peut ouvrir une porte : celle d’une conscience plus aiguë de nous-mêmes, et des possibles qui nous entourent.
Prenons le cas de Svenia (l’histoire est vraie, seul le prénom a changé).
Elle est directrice financière d’une multinationale. En apparence, tout lui réussit : un beau poste, une situation financière stable, des voyages fréquents, des enfants devenus grands, qui ont fait de belles études…
Malgré tout cela, elle sent en elle une douleur.
Elle sent que sa vie se réduit à son travail.
« Il manque quelque chose, me disait-elle. Quelque chose que je n’arrive pas à exprimer. Je sais que c’est là. Mais je ne sais pas le nommer… Je sens de la colère en moi… et cela me rend triste. »
Svenia ne parvenait pas à comprendre d’où lui venait cette colère. Pourquoi elle portait en elle cette tristesse, alors que tous ceux qui regardaient sa vie n’y voyaient que beauté et harmonie.
Elle s’est mise à boire seule, quand son fils n’était pas là. Elle regardait une série, une bouteille de vin à portée de main, jusqu’à s’endormir.
Elle s’est inscrite sur des sites de rencontre. Elle a voyagé, en quête d’un peu d’intimité et de plaisir, dans quelques lits exotiques. Elle a essayé des retraites spirituelles…
Tout ce qu’elle tentait fonctionnait très bien, mais pour un temps seulement.
Et chaque fois qu’elle se fuyait dans quelque solution à la mode, elle finissait par revenir au canapé, à la série, à la bouteille de vin.
Ironie du sort, c’est sur une application de rencontre que j’ai connu Svenia.
Je venais d’arriver à Los Angeles et je cherchais une relation durable. Nous ne nous voyions presque jamais : elle était toujours en voyage.
Moi aussi.
Alors nous sommes devenus amis.
Des dîners, des promenades, des musées…
Peu à peu, j’ai découvert une femme triste derrière ce beau sourire.
Une âme blessée se cachait dans l’ombre de cette femme forte, fière de sa réussite professionnelle.
Nous nous sommes mis à parler, à marcher.
Nous avons décidé d’explorer un peu ce qui se jouait dans l’ombre.
Nous avons endossé d’autres rôles, pour exprimer ce qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de s’avouer tout à fait.
Elle jouait, et parcourait ainsi tous les espaces de son monde intérieur.
À cette différence près que la réussite intérieure se mesure à d’autres indicateurs.
On y compte moins la performance que la présence.
Le monde intérieur obéit à d’autres règles.
Le quotidien nous happe tous. Aussi évitons-nous souvent le miroir intérieur, le chemin de la découverte, l’expérience qui ouvre sur un espace inexploré.
Avec Svenia, j’ai commencé à comprendre une chose que j’observais depuis des années chez les acteurs.
Il est parfois plus facile de dire la vérité quand on n’est pas soi-même. Demandez à quelqu’un, sans détour : « Pourquoi êtes-vous en colère ? » Vous obtiendrez peut-être dix explications, vingt justifications et un récit fort intelligent.
Confiez à cette même personne un personnage de fiction en colère, et soudain quelque chose d’autre peut surgir.
Le corps parle, la voix trouve un autre ton.
Une phrase qui appartient à un être imaginaire touche quelque chose de très réel.
Oui, la fiction protège. On peut se cacher derrière le personnage assez longtemps pour cesser de se cacher à soi-même. C’est l’un des paradoxes les plus fascinants de l’art de l’acteur.
Parfois, c’est en faisant semblant que l’on laisse enfin la vérité sortir.
Avec Svenia, nous avons joué. Nous avons inventé des situations, des personnages, d’autres situations encore.
À un moment, elle a joué une femme qui n’avait absolument rien à prouver. Ce n’était pas facile pour elle, dont toute la vie s’était construite sur le besoin de faire ses preuves. Mais cette femme de fiction se moquait bien de tout cela. Aucune promotion ne l’attendait. Pas de conseil d’administration. Pas d’enfants à impressionner. Pas d’image sociale à préserver. Elle était là, simplement.
Svenia s’est prise de curiosité pour ce personnage. Peu à peu, à travers ce rôle, elle a commencé à voir combien sa vie s’organisait autour de la performance.
C’est là que le jeu m’intéresse, au-delà du cinéma. Car lorsqu’on joue consciemment une autre personne, on prend ses distances avec celle que l’on croit être, et des perspectives commencent à s’ouvrir. Or toute perspective peut faire naître des choix.
Si je peux devenir quelqu’un d’autre pendant dix minutes, ce rôle a peut-être quelque chose à m’apprendre sur moi-même : mes habitudes, ma manière de penser, et toutes ces histoires héritées que j’ai racontées autour de moi pour me bâtir une carapace et survivre à quelque chose qui, peut-être, n’existe plus.
D’instinct, les acteurs professionnels entrent dans leurs rôles sans rien apprendre d’eux-mêmes.
Ils connaissent les objectifs du personnage, ses peurs, ses faiblesses. Ils l’incarnent à la perfection, regardent le monde par ses yeux, marchent, parlent et pensent comme il doit prendre corps devant la caméra ou sur scène.
Mais que leur apprend ce rôle sur eux-mêmes ?
La réponse tient sans doute d’un mélange d’évitement, de vide ou de manque de conscience.
Pour certains, ce n’est qu’un métier : on y passe d’une illusion à l’autre, d’un cachet au suivant. C’est très bien ainsi. Mais cela ne suffit pas, car ils passent peut-être à côté de l’essentiel, de ce qui pourrait les faire grandir intérieurement.
Personne n’est à blâmer. Simplement, ce territoire reste inexploré.
Dans le rôle qu’elle tenait réellement dans la vie, Svenia n’avait pas besoin d’une réussite de plus. Elle avait besoin de rencontrer les parts d’elle-même que la réussite avait reléguées à la cave. Chaque nouvelle réussite lui vaudrait davantage de crédit professionnel, mais risquait aussi de l’enchaîner un peu plus à sa fonction.
Nul besoin de tuer ces réussites, pas plus que l’acteur n’a besoin de tuer ses rôles. Il suffit d’explorer à travers le rôle, au-delà du rôle.
L’acteur lui-même, et lui surtout, devrait jouer d’autres rôles hors de tout cadre professionnel, pour sortir de cet égosystème que notre métier, sans même qu’on s’en aperçoive, ne cesse de renforcer.
Ce travail ne manquerait pas de provoquer une révélation. Une transformation véritable. Moins de paillettes, davantage de conscience, de profondeur, de réconciliation avec soi-même.
Les acteurs répètent ; les êtres humains, le plus souvent, réagissent.
Et si nous répétions autrement, de manière à révéler d’autres façons d’être ? Le temps d’une répétition, on vit une autre possibilité.
Cette intuition est devenue l’un des fondements de l’Integral Acting Method.
Non que chacun doive devenir acteur, mais parce que le jeu possède ce « quelque chose » très particulier : le rôle de fiction comme chemin vers soi.
C’est sans doute pourquoi, après tant d’années à diriger des acteurs, je reste fasciné par ce qui se passe lorsqu’une personne entre dans un rôle.
Autrefois, je regardais surtout le personnage qui apparaissait.
Aujourd’hui, je regarde aussi la personne qui en revient, porteuse d’une conscience, d’un savoir et de possibles nouveaux.
Le nouveau MOI.
C’est là l’essence de l’IAM, l’Integral Acting Method.